ESTAMPES ANGLAISES DU CNAP AU MUSÉE DE GRAVELINES

47 estampes ont été récemment déposées par le CNAP au Musée du dessin et de l’estampe originale de Gravelines (octobre 2014), venant s’ajouter aux 200 œuvres du CNAP déjà conservées par cette institution. Tropisme géographique oblige (Gravelines est située en face du Kent, de l’autre côté du « Channel »), ce nouveau dépôt se distingue par un petit ensemble d’estampes anglaises de grand intérêt.

VISIONS POÉTIQUES D’ANTONY GROSS (ANNÉES 1930)
Deux eaux-fortes d’Anthony Gross (1905-1984) témoignent de la vision pleine de fantaisie de cet artiste prolifique (son catalogue comporte environ 400 gravures), auquel le Victoria and Albert Museum a consacré une exposition en 1968. Gross a été formé à la Slade School of Fine Art de Londres mais son insatiable curiosité de « globe-trotter » l’entraîne dès 1924 vers d’autres rivages, notamment la France et l’Espagne, pays avec lesquels il se sent des affinités particulières. Dans « Café, Cambrils » (FNAC 2014-0121), exécuté en 1933, Gross retranscrit l’ambiance populaire insouciante d’une terrasse de café dans le petit port de pêche de Cambrils (Espagne, Catalogne, province de Tarragone), avant les destructions de la Guerre Civile et le tourisme de masse des années Soixante (Fig.1 à 5). « Manufacture de fleurs » (FNAC 2014-0122, daté 1936), nous introduit dans le fouillis poétique d’un magasin de fleurs artificielles, au milieu duquel somnole un paisible commerçant aux allures de James Joyce (Fig.6 à 7). Gross manie ici le stylet avec la légèreté et la curiosité malicieuse d’un humoriste à l’affût de « choses vues ».

UNE DES PREMIÈRES GRAVURES DE DAVID HOCKNEY (1961)
L’Humour est également présent dans la petite frise de David Hockney intitulée « Gretchen and the Snurl » (FNAC 29994), acquise par l’Etat à la Biennale de Paris en 1965. Cette frise est constituée de 5 vignettes juxtaposées, gravées à l’eau-forte et à l’aquatinte (Fig.8 à 13). Elle a été réalisée en 1961, époque à laquelle Hockney était élève du Royal College of Art, pour illustrer le conte de fée « The Tale of a Snatch, or Gretchen and the Snurl » écrit par son ami et condisciple Mark Berger. Dans ce conte à connotation homosexuelle le jeune garçon Gretchen et son ami The Snurl échappent à un monstre nommé « The Snatch » (« Celui qui happe ») doté d’une dentition effrayante, et qui cherche à les dévorer – allusion au sexe féminin menaçant. La cinquième vignette de cette frise, montrant Gretchen et The Snurl enlacés (Fig.13), a directement inspiré le tableau de Hockney « We two boys together clinging » (Nous deux, les garçons, enlacés, 1961), aujourd’hui conservé dans la collection du Arts Council britannique.

ALLEN JONES, FIGURE DU POP ART BRITANNIQUE (ANNÉES 60)
Les deux lithographies en couleurs d’Allen Jones, « Concerning Marriages IV » (FNAC 29997-2) et « Woman » (FNAC 30190) sont très représentatives du renouveau du graphisme en Angleterre dans les années 60. Jones, né à Southampton en 1937, a été comme Hockney élève du Royal College of Art (1959-1960). Il s’empare avec virtuosité des techniques et des codes de l’image publicitaire, alors en plein développement, pour créer son propre univers visuel. Son talent et son originalité sont reconnus dès 1963 à la Biennale de Paris, où il obtient le Prix des Jeunes Artistes. Considéré comme l’un des principaux représentants du Pop Art britannique, il fait actuellement l’objet d’une importante exposition rétrospective à la Royal Academy of Arts (Londres, 13 novembre 2014-25 janvier 2015).
« Concerning Marriages IV » (Fig.14), œuvre acquise par l’Etat à la Biennale de Paris en 1965, appartient à une série de 8 lithographies intitulée « Concerning Marriages » (« A propos des mariages ») imprimée à Zurich en 1964 dans l’atelier Matthieu. Jones disait que ces lithographies ne prétendaient pas raconter une histoire, mais devaient être considérées comme des œuvres séparées, ajoutant : « Ce sont des tentatives de mariage ». Si le titre est probablement une allusion au mariage de Jones avec Janet Bowen (1964), il illustre aussi une réflexion (alimentée par la lecture de Jung et Nietzsche) sur la fusion des genres, métaphore de l’acte de création artistique qui fait appel aux potentialités masculines et féminines de l’artiste.
Cette série constitue une des plus belles réussites de Jones dans ce médium (qu’il maîtrisait parfaitement), et peut s’apprécier pour elle-même en dehors de toutes références psychologiques ou philosophiques. Jones y « marie », ou tente d’y marier des corps ou des attributs masculins et féminins, qui semblent à la fois unis et séparés dans des compositions d’une grande inventivité graphique et d’une grande beauté chromatique.
« Woman », édité en 1965 à New-York par Irwin Hollander associe la lithographie, la photo-lithographie et le collage (Fig.15 à 17). Jones, qui découvre alors les Etats-Unis et sa culture populaire, se met à collectionner les photos de magazines, notamment celles qui proposent une image très érotisée de la femme. (Cet aspect de la culture populaire américaine aura d’ailleurs une influence durable sur toute son œuvre). Ici il travaille à partir d’une photographie d’Elizabeth Taylor prise par Bert Stern lors tournage de « Cléopâtre » (1963). Le visage de l’actrice est remplacé par un losange, forme symbolique que l’on retrouve dans plusieurs œuvres de Jones des années 1964-1966. Les deux lèvres (collage sur la lithographie) évoquent la bouche de Taylor tandis que le serpentin noir reproduit la cicatrice laissée sur sa gorge par la trachéotomie qu’elle a subie lors du tournage du film – cicatrice bien visible sur la photo de Stern. Cette forme rappelle aussi le maquillage de ses yeux et de ses sourcils. La liberté du geste et le mélange des techniques à partir de la réutilisation d’une photo de mode font de « Woman » une œuvre typique du Pop Art.

LA SÉRIGRAPHIE FAUSSEMENT LISSE DE PATRICK CAULFIELD (FIN ANNÉES 60)
Patrick Caulfield (né à Londres en 1936) appartient à la même génération que Hockney et Jones et a suivi la même formation (Royal College of Art entre 1960 et 1963). Il s’est spécialisé dans l’art de la sérigraphie qu’il utilise pour illustrer de façon faussement naïve les objets et les clichés de la vie contemporaine. Ainsi « Weekend cabin » (FNAC 30191) – imprimé en 1967 par l’atelier Kelpra de Londres – présente l’image simple et lisse d’une résidence secondaire (un « chalet à la campagne »), symbole et lieu commun de la nouvelle société des loisirs. Mais, la netteté des contours et la saturation de la couleur (propres à la technique de la sérigraphie) installent chez le spectateur une forme de malaise et d’oppression : malgré l’image parfaitement ordonnée, le chalet de campagne, promesse de détente bucolique, s’avère quelque peu étouffant (Fig. 18).

Pierre-Yves Corbel
Conservateur en chef du patrimoine
Mission de récolement

POUR EN SAVOIR PLUS
ADAM Peter. David Hockney and his friends. Bath : Absolute Press, 1997.
AMAYA Mario. Pop Art… and after. New-York : The Viking Press, 1966.
[Collectif] David Hockney prints, 1954-77. [s.l.] The Midland group and the Scottish Arts Council in association with Petersburg Press, 1979.
DEMPSEY Kathleen. Patrick Caulfield : The complete prints, 1964-1999. London : Alan Cristea Gallery, 1999.
LLOYD Richard. Allen Jones: prints. Essay by Marco Livingstone, complete catalogue of prints compiled by Richard Lloyd, foreword by Norman Rosenthal. Munich-New York : Prestel, 1995.
REYNOLDS Graham. The etchings of Anthony Gross. London : Victoria and Albert Museum, 1968

Source de l’article : Estampes anglaises du CNAP au musée de Gravelines