« Cultures sensibles »

Academia Belgica de Rome

29 mai 2015

ESTHESIES
Approches plastiques du sensible
La peinture semble révéler, avant toute chose, l’expérience sensible du voir. Mais ne
peut-elle pas, aussi, dans certains cas, faire percevoir par l’oeil quelque chose qui relèverait
d’un autre ordre sensoriel ? Peut-on goûter, sentir, entendre, toucher avec les yeux ? Si les
spécialistes se sont beaucoup interrogés sur le passage du sensible à l’art – notamment sur la
place de la nature dans les oeuvres d’art anciennes, où on sait l’importance culturelle qu’y
exerçait la mimesis –, le passage de l’art au sensible est, quant à lui, plus rarement considéré.
La représentation visuelle du sensible a souvent été envisagée à travers l’étude de
l’iconographie des cinq sens, qui a déjà fait l’objet de plusieurs études, profitant de l’essor
fécond de l’histoire des cultures sensibles et, plus largement, du succès rencontré par les
sensory studies depuis quelques dizaines d’années. Plusieurs publications et expositions ont
été consacrées à cette problématique, en particulier depuis les travaux de Carl Nordenfalk. Le
plus souvent, toutefois, les recherches sur le sujet tendent à privilégier une analyse que nous
pourrions qualifier de sémiotique (qui donne à lire un sens), portant sur des images qui
rassemblent un ensemble d’éléments visuels dotés d’une valeur symbolique. C’est le cas de
nombreuses gravures – les emblèmes, par exemple – et de peintures, telles que les allégories
représentant la série des cinq sens, ou les natures mortes – en particulier celles de la première
génération. Ne peut-on toutefois envisager d’explorer la figuration picturale du sensible
autrement que par la voie symbolique ? Il semble en effet qu’il existe un autre type de regard
possible, interrogeant différemment la peinture où le sensible est mis en jeu, et qui prendrait
appui sur le concept d’esthésie. Les images esthésiques (qui donnent à percevoir une
sensation) seraient ainsi celles qui semblent traduire l’expérience sensorielle elle-même. La
question se pose, notamment, pour la nature morte. Il suffit de penser à la dimension presque
tactile de certaines peintures, à la puissance d’évocation de tableaux qui paraissent – comme
le disait Diderot à propos de Chardin – vouloir faire goûter au spectateur l’aliment représenté
sur la toile. Mais la problématique est vaste et susceptible de concerner bien d’autres types de
productions artistiques – la sculpture, la photographie, le cinéma.
L’idée même d’esthétique renvoie, étymologiquement, à la perception sensible. Cette
question engage dès lors tant l’historien de l’art que le philosophe, l’historien,
l’anthropologue ou le spécialiste des études littéraires. L’objectif de la journée d’étude sera de
réfléchir la cohérence théorique de ce concept d’esthésie, en privilégiant une réflexion ouverte
du point de vue des disciplines, des méthodes et des objets. Il s’agira d’envisager tant la
production que la consommation des images (S. Ebert-Schifferer), c’est-à-dire la nature de
l’effet sensible produit sur le spectateur par la contemplation d’une oeuvre d’art. Comment
l’art traduit-il non seulement le visuel, mais également le tactile, l’olfactif, l’auditif, le
gustatif ? Comment, en somme, s’opère le passage secret qui conduit du visible à
l’esthésique ?

Cultures sensibles – Esthésies (argumentaire)

Esthésies – programme

Sources de l’article : Carole Talon-Hugon et Viktoria von Hoffmann