Colloque international, Université Catholique de Louvain (Louvain-la-Neuve) – 14 et 15 mai 2015

Créer au nom de quoi ?
Le positionnement moral de l’artiste en question

La désuétude dans laquelle est tombé le mot de « morale », de même que les processus d’autonomisation et d’autotélisation de l’art depuis la modernité, semblent avoir rendu suspecte l’interrogation des liens entre dimensions éthique et esthétique de l’oeuvre aujourd’hui. Depuis les années 1980, cependant, un tel débat paraît avoir refait surface, avec une production tant anglo-saxonne(1) que continentale(2) riche et variée, où toutes les possibilités logiques de connivence et d’opposition entre art et éthique ont été défendues. Ce fut alors l’occasion de traduire de l’anglais certains textes séminaux restés inédits jusqu’à récemment encore(3), de ressaisir les grandes configurations historico-conceptuelles de cette question(4), de défendre tantôt l’hétéronomie, tantôt l’autonomie de l’art, ou de prôner, au contraire, la parfaite stérilité d’une telle opposition. Moralité, responsabilité, pudeur, authenticité, injonction du réel furent autant de mots d’ordre pour tenter de résoudre ou de dépasser cette question(5). Mais si beaucoup de travaux récents ont été consacrés aux problèmes plus généraux des critères normatifs d’évaluation de l’art en général et, au sein de ces problèmes, davantage aux arts dits « narratifs », avec une prédilection pour la littérature de fiction, la place accordée à l’oeuvre visuelle singulière ou à l’approche de tel ou tel artiste plasticien ne semble pas avoir fait l’objet d’une analyse philosophique méthodique.
Partant de ce constat, nous souhaiterions à la fois interroger la manière dont un artiste se positionne moralement lorsqu’il crée et questionner la nécessité pour un spectateur, lorsqu’il juge, de tenir compte – ou non – d’un tel positionnement. Prenant pour point d’ancrage les arts visuels, nous nous demanderons comment il est possible d’appréhender le travail des artistes qui affirment, sans pour autant donner des leçons de morale ou politiser l’art, vouloir poursuivre des buts éthiques (même quand ceux-ci vont dans le sens d’une « neutralité » du regard). Plutôt que d’aborder l’art qui assène une thèse ou l’art engagé, il s’agira d’étudier la spécificité de ce que Didi-Huberman nomme une prise de position(6), laquelle ne se réduit pas au message ou à la transmission par l’artiste d’un programme à réaliser, mais correspond plutôt à la manière dont ses images modifient la configuration du monde qui prévalait jusqu’alors. Car l’artiste ne s’engage-t-il pas autrement qu’en prenant parti explicitement ou en décidant une fois pour toutes du discours à tenir ? Sans idée préalable en tête, l’artiste est alors celui qui mettrait en oeuvre une pensée critique dans sa pratique même et qui, volontairement ou pas, relancerait sans cesse la vulnérabilité du rapport entre liberté poétique et contrainte éthique. Plutôt que d’analyser de manière abstraite les rapports entre art et éthique, ce colloque entend interroger la manière dont tel ou tel artiste, à même la spécificité de son medium, a rendu possible, sinon nécessaire, un geste éthique-esthétique. Les manières de créer sont des manières de penser, par conséquent de juger, d’évaluer et de discriminer, de sorte que tout geste artistique, avec ou sans intention, comporte et s’ouvre sur un questionnement éthique. Dans les arts visuels, ces problèmes peuvent se traduire, par exemple, par ceux du regard « juste », de la « bonne » façon de montrer et de faire voir ou de la « bonne » distance à adopter.
En attachant une attention particulière aux dilemmes qui se posent aux artistes, il faudra étudier dans quelle mesure leurs convictions morales interviennent dans leur travail et comment les coordonnées d’un problème ou d’un contenu représentatif donné contribuent à façonner leur prise de position. En tant qu’artiste, quel point de vue revendiquer (instructif, neutre, critique) ? Quelle place propre occuper (affirmation ou effacement du créateur face à son oeuvre) ? Quelle place prévoir pour le récepteur (le mettre à distance, l’émanciper, l’éduquer, chercher sa participation active) ? Comment faire en sorte (du point de vue de la forme et du contenu) que « juste » de l’art soit aussi un art de la justice et de la justesse ? Mais aussi, comment s’assurer en dernière instance de l’impact de l’oeuvre sur le spectateur ? Ce qui se joue dès lors, c’est l’engagement de l’artiste à même sa pratique en ce que cet engagement comprend de lien ou de conflit – à moins que le conflit soit déjà une forme de lien – entre la responsabilité éthique et la liberté artistique. Plutôt que de l’approfondir, ce colloque se propose de dépasser l’antagonisme entre les « moralistes » et les « autonomistes » : par-delà le bien et le mal, il y a les dispositifs singuliers de mise en scène, d’exposition, de collage ou de montage qui ne cessent de lier et/ou de délier dans un même objet d’art les valeurs esthétique et morale.

(1) Levinson, J. (ed.), Aesthetics and ethics. Essays at the intersection, Cambridge U.P., Cambridge, 1998; Bermudez, J.-L. et Gardner, S. (eds.), Art and Morality, Routledge, Londres et New-York, 2006.
(2) Voir certains des articles regroupés dans la Nouvelle revue d’esthétique, « Éthiques d’artistes », n° 6, Presses Universitaires de France, 2010, notamment Chateau, D. « L’éthique dans le contexte de la dé-définition de l’art », Giovannelli, A. « Pour une critique éthique des moyens de production des oeuvres », Ardenne, P. « L’avenir éthique de l’art » et Heinich, N. « Éthique et art contemporain ».
(3) Talon-Hugon, C. (sous la dir. de), Art et éthique, Perspectives anglo-saxonnes, Quadrige/PUF, Paris, 2011.
(4) Talon-Hugon, C., Morales de l’art, PUF, Paris, 2009.
(5) Plusieurs ouvrages sont revenus sur le spectre des possibilités ainsi offertes. Citons notamment : Heinich, N., Schaeffer , J.-M. et Talon-Hugon, C. (sous la dir. de), Par-delà le beau et le laid. Les valeurs de l’art, Presses Universitaires Rennes, Rennes, 2014 ; Dekoninck, R. et Lories, D. (sous la dir. de), L’art en valeurs, Editions L’Harmattan, Paris 2011.
(6) Didi-Huberman, G., L’OEil de l’histoire I: Quand les images prennent position, Minuit, Paris, 2009.

Seront privilégiées les propositions qui se concentreront sur des cas particuliers pris parmi les arts visuels à partir des années 1960 et dont la réflexion s’appuiera sur des exemples concrets (la manière dont tel artiste a résolu telle alternative morale, la façon dont tel critique ou théoricien a conceptualisé le problème ou a tenu compte de la dimension éthico-politique d’une oeuvre dans son évaluation, etc.).

Les propositions de communication (30 minutes) ne dépasseront pas 500 mots et devront être accompagnées d’une bibliographie indicative, ainsi que d’un court CV. Elles sont à envoyer à Cécile Angelini (cecile.angelini@uclouvain.be) et à Oleg Lebedev (oleg.lebedev@uclouvain.be) pour le 16 janvier 2015. La notification d’acceptation sera donnée pour le mois de février 2015.