Compte rendu du congrès de la Société Française d’Esthétique 2022

 

Le 11 juin 2022 se tenait dans l’amphithéâtre Guizot de la Sorbonne le congrès annuel de notre société sur « L’esthétique française du XVIIIe au XXIe siècle ». Il entrait en résonance avec le colloque organisé par le centre Victor Basch les 9 et 10 juin 2022 sur les esthétiques métaphysiques en France au XIXe siècle.

Dans leur introduction, Carole Talon-Hugon et Maud Pouradier rappelèrent l’histoire de la Société Française d’Esthétique et la manière dont, dès le premier éditorial de 1948 pour la Revue d’esthétique, Lalo, Souriau et Bayer avaient rappelé la nécessité de conserver la mémoire des acquis solides de notre discipline, et de faire vivre un regard français dans la société internationale d’esthétique (aujourd’hui International association for aesthetics) dont le premier congrès, auquel Victor Basch participa, date de 1913.

En incarnant une grande diversité méthodique (historique, analytique, phénoménologique, cognitiviste, etc.), et en faisant l’histoire de l’esthétique française, le congrès 2022 se montra digne du projet des trois fondateurs de la Société. Comparatiste de l’université de Perpignan-Via Domitia, Dimitri Garncarzyk proposa une belle conférence sur Charles Batteux, en rappelant la diversité des interprétations concernant son œuvre. Il le rapprocha des penseurs de la vertu esthétique aux XXe et XXIe siècles, comme Roger Pouivet. Ce dernier était présent lors du congrès et rapprocha le cognitivisme de Batteux de celui de Nelson Goodman. Arianna Fabbricatore, spécialiste de l’histoire de la danse, rappela la dialectique de la « belle danse » (fondée sur la géométrie dans l’espace) et de la « danse en action » (fondée sur le principe de la mimèsis) au cœur de l’esthétique française de la danse. Les discussions portèrent sur la notion d’appropriation culturelle : comment un style chorégraphique importé d’Italie devient-il français ? La question peut aussi se poser pour l’opéra de Lully. Marie Gueden, docteur en cinéma, consacra sa communication à l’esthétique de la grâce de Raymond Bayer, et plus particulièrement à ses travaux pionniers sur le ralenti cinématographique. Arianna Fabbricatore l’interrogea sur le rôle éventuel de la danse filmée dans cette articulation topique entre catégorie esthétique de la grâce et technique du ralenti. Renato Boccali, de l’université de Milan et membre de l’Association internationale Gaston Bachelard, rappela l’importance de la figure de Bachelard qui, sans avoir jamais occupé une place institutionnelle en esthétique ou avoir revendiqué une esthétique, a nourri durablement l’esthétique, la théorie littéraire et la théorie de l’architecture. Carole Talon-Hugon rappela dans la discussion la vivacité des réflexions bachelardiennes en architecture, alors que depuis La Métaphore vive de Ricœur – qui s’inspire explicitement de Bachelard – sa pensée est moins étudiée en philosophie. La matinée s’acheva par la communication de Florian Larminach, docteur en philosophie spécialiste du thème de la fin de l’histoire, qui traita de l’essai de 1936 Les peintures concrètes de Kandinsky écrit par Kojève. Après avoir restitué la dialectique du concret et de l’abstrait chez le neveu du Kandinsky, Florian Larminach esquissa ce que pouvait signifier « la fin de l’art » pour Kojève. Une stimulante discussion avec Dominique Chateau s’ensuivit sur la question de savoir si Kojève utilisait ce terme de « concret » pour des raisons strictement dialectiques, ou à la demande de son oncle lui-même, afin de faire écho à un mouvement de fond dans l’histoire de l’art des années 1930 (« Le manifeste de l’art concret » et la revue L’art concret datant de cette période). L’après-midi fut en partie consacrée au théâtre : Isabelle Barberis, maîtresse de conférences à l’université Paris Cités, rappela la contribution trop méconnue d’André Veinstein, qui revendiqua l’esthétique théâtrale contre sa dissolution dans ce qui n’était pas encore appelé les cultural studies. La discussion avec Maryvonne Saison, grande spécialiste du théâtre et ancienne présidente de la Société Française d’Esthétique, porta sur le rôle et la fonction d’André Veinstein dans les études théâtrales au CNRS. Romain Bionda, chercheur de l’université de Lausanne, traita du problème de la valeur opérale dans l’esthétique théâtrale. Maryvonne Saison rappela le refus des metteurs en scène de penser le « faire œuvre », malgré des symptômes de ce désir dans leurs pratiques. Suivirent deux conférences sur l’esthétique française phénoménologique et postphénoménologique. Le phénoménologue de l’art Charles Bobant souligna les tensions entre artistique et aisthésique chez des penseurs comme Merleau-Ponty, Mikel Dufrenne et Michel Henry. Anne-Elisabeth Sejten, de l’université de Roskilde au Danemark et membre fondatrice du séminaire européen d’esthétique, proposa une conférence sur l’antagonisme des esthétiques picturales de Merleau-Ponty et Deleuze, traversant encore la philosophie continentale française de l’art. Alice Dupas, ATER à l’université de Grenoble et dynamique chercheuse en esthétique cognitive, rappela dans sa conférence le rôle du regretté Jean-Pierre Cometti dans la diffusion en France du pragmatisme de John Dewey et de Richard Shusterman. Maud Pouradier suggéra dans la discussion que l’apport de Cometti fut non seulement de faire connaître cette esthétique américaine, mais d’en avoir tiré une pensée tout à fait singulière : La Nouvelle aura, éditée peu de temps après sa mort, est la synthèse inattendue du pragmatisme américain et de la théorie critique de Peter Bürger. Au final, sa philosophie fut assez différente de la soma-esthétique de Shusterman qu’il contribua pourtant à populariser. La dernière intervention, de la chercheuse Ancuta Mortu de l’université de Masaryk en République Tchèque, témoigna à son tour de la vitalité des études cognitives dans le champ de l’esthétique.

 

Compte rendu par Maud Pouradier

 

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