Compte rendu du congrès 2021 de la Société Française d’Esthétique – par Maud Pouradier

 

Le congrès 2021 de la Société Française d’Esthétique, en collaboration avec le Séminaire Européen d’Esthétique, a pu se tenir en présence et à distance les 18 et 19 juin 2021 dans l’amphithéâtre René Rémond et le grand auditorium de l’Institut Catholique de Paris. Le thème du congrès 2020, reporté en raison de la crise de la COVID-19, avait naturellement été reconduit. C’est donc sur L’expérience esthétique que les membres de la Société Français d’Esthétique travaillèrent et discutèrent au long de ces deux journées.

 

Le vendredi 18 juin fut principalement consacré à la question de l’obsolescence ou du renouveau du concept d’ « expérience esthétique » aux xxe et xxie siècles. Marianne Massin, professeur à l’université de Paris Sorbonne, ouvrit la réflexion collective par une conférence sur les paradoxes et le renouveau de l’expérience esthétique dans l’art contemporain. Elle s’attarda particulièrement à l’installation lumineuse immersive de l’artiste Ann Veronica Janssens au musée de l’Orangerie en 2019. Selon la philosophe, une telle œuvre ne tombe pas sous une critique similaire à celle du minimalisme par Michael Fried : elle suscite une expérience esthétique, et non pas esthésique, en exigeant une interrogation sur ses conditions de possibilités. Plusieurs membres de la Société poursuivirent la tentative d’un renouvellement conceptuel de l’expérience esthétique au prisme de l’art contemporain : la jeune chercheuse Maki Cappe (doctorante à Paris-Sorbonne) à propos d’installations visitées à la Biennale de Venise 2019, Alice Barale (post-doc à l’université de Milan) à propos de l’expérience esthétique des œuvres utilisant l’intelligence artificielle, mais aussi Jean-Baptiste Richard (docteur de l’université Polytechnique Hauts-de-France) et Florence Pignarre (doctoresse de philosophie de l’université de Rouen) à propos des arts vivants contemporains. La question du renouvellement définitionnel de l’expérience esthétique fut également abordée par le jeune docteur de l’université de Lorraine Guillaume Schuppert (Archives Poincaré) à propos de l’ouvrage de 2015 de Jean-Marie Schaeffer, et par Bruno Trentini (maître de conférence à l’université de Lorraine, Archives Poincaré), qui invita les membres de la Société Française d’Esthétique à prendre acte de la théorie de l’évolution et de l’écologie dans la définition et la compréhension de l’expérience esthétique. Au cours des discussions avec Biliana Vassileva (maîtresse de conférences en danse à l’université de Lille), on s’interrogea sur les paramètres culturels et socialement construits de l’expérience esthétique. Avec Alice Dupas, jeune doctoresse et ATER à l’ENS de Lyon, la question de la place de l’expérience esthétique dans le partage entre philosophie analytique et philosophie dite « continentale » fut posée. Les esthéticiens tiennent-ils toujours pour de bonnes raisons au concept d’expérience esthétique, ou la conservent-ils pour des raisons institutionnelles et disciplinaires ? La question fut laissée en suspens le 18 juin après-midi à l’amphithéâtre René Rémond de l’ICP pour être reprise le 19 juin au matin dans le grand et bel auditorium de cette même institution. Charles Bobant, docteur de l’université de Panthéon-Sorbonne et chargé de programme au collège international de philosophie, fit une conférence lumineuse sur la redéfinition de l’expérience esthétique dans la phénoménologie. Contre les tenants de la naturalisation de l’esthétique et de la philosophie analytique, Charles Bobant défendit ainsi de manière convaincante l’expérience esthétique dans les termes de la phénoménologie. Circé Furtwängler, doctorante à l’université de Panthéon-Sorbonne, poursuivit cette matinée phénoménologique en resituant brillamment la réflexion dufrennienne sur les a priori affectifs dans le sillage des réflexions françaises de Basch, Bayer, Souriau et Lalo sur les catégories esthétiques. Germana Alberti clôt cette séquence dufrennienne par une belle communication mettant en valeur L’œil et l’oreille, récemment réédité par Maryvonne Saison, ancienne présidente de la Société Française d’Esthétique (Nouvelles éditions Place, 2020). Rodolphe Olcèse (maître de conférence à l’université de Saint Etienne) s’attarda quant à lui aux figures de Maldiney et Chrétien, en les resituant dans l’héritage de Louis Lavelle. Carole Talon-Hugon souligna au cours de la discussion la proximité de ces auteurs avec un auteur comme Ravaisson. La matinée du 19 s’acheva sur le dépassement lyotardien de l’expérience esthétique par le docteur en philosophie Claude Smith et le doctorant du CRAL (EHESS) Edoardo Toffoletto. Les membres du Séminaire Européen d’Esthétique s’exprimèrent tout particulièrement l’après-midi du 19, à distance pour la plupart d’entre eux en raison des conditions sanitaires encore strictes pour les voyages intereuropéens. Claudio Rozzoni, senior assistant professor à l’université de Milan, s’interrogea sur les valeurs esthétiques, et leur possible conflit avec les valeurs artistiques. Maddalena Mazzocut-Mis, professeur d’esthétique à l’université de Milan, proposa une relecture de l’abbé Du Bos au prisme de la formulation contemporaine du paradoxe des émotions négatives dans l’expérience esthétique. Après une intervention sur la subjectivité esthétique d’Isabelle Rieusset-Lemarié (membre du bureau de la Société Française d’Esthétique et maîtresse de conférences à l’université Panthéon-Sorbonne), le congrès se poursuivit par une table ronde hybride des membres du Séminaire Européen d’Esthétique, modérée par Maud Pouradier (membre du bureau de la SFE, maîtresse de conférences à l’université de Caen). Danielle Lories (professeur à l’université de Louvain-la-Neuve) rappela en particulier que l’expérience esthétique ne doit pas être confondue avec le point de vue esthétique, le jugement esthétique ou l’appréciation esthétique. Marie-Filomena Molder (professeur à l’université nouvelle de Lisbonne) souligna le caractère précieux et peut-être indépassable du cadre problématique kantien. Anne-Elisabeth Sejten, professeur à l’université de Roskilde au Danemark, rappela combien la question française de l’expérience esthétique repose en partie sur l’absence de distinction nominale entre Erfahrung et Erlebnis. Carole Talon-Hugon (présidente de la Société Française d’Esthétique, professeur à l’université de Paris-Est Créteil) s’attarda plus spécialement sur les risques de dissolution conceptuelle de l’expérience esthétique à force d’en modifier les paramètres. Salvador Rubio Marco, professeur à l’université de Murcia en Espagne, fit remarquer que malgré l’abandon de la finalité callistique de l’art, la valeur esthétique restait une valeur importante dans maintes pratiques artistiques contemporaines. Maddalena Mazzocut-Mis et Claudio Rozzoni revinrent sous différents angles sur la nécessité de distinguer entre artistique et esthétique.

 

Le congrès 2021 s’acheva sur un vote à bulletin secret de tous les membres de la Société Française d’Esthétique et/ou du Séminaire Européen, présents à l’ICP physiquement ou virtuellement, pour choisir le thème du congrès 2022. Entre « L’esthétique française du XVIIIe au XXIe siècles », « La beauté » et « L’expression », une majorité se décida sans ambiguïté pour « L’esthétique française ».

 

Le bureau de la Société Française d’Esthétique remercie l’ensemble des intervenants et participants à son congrès 2021, ainsi que l’ICP pour son accueil.

 

 

Photographies du Congrès et du Séminaire européen

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ICP, Amphithéâtre René Rémond et Auditorium