Appel à contributions

Nouvelle Revue d’Esthétique n°21 (2018-1)

Numéro thématique : « La préservation du patrimoine »

Sortie prévue Juin 2018

2018 sera en Europe l’année du « patrimoine culturel ». L’UNESCO a élevé ce concept à l’universel en un demi-siècle et son domaine s’étend désormais du matériel à l’immatériel : du génome humain jusqu’aux archives ou aux rites, il balaie tous les champs de la nature et de la culture – arts, sciences, techniques, industrie, ethnologie, mais aussi géologie, zoologie, botanique ou génétique – pour constituer une nouvelle catégorie d’objets protégés, en ramenant les plus remarquables – en raison de leur valeur historique, esthétique, scientifique ou sociétale – à son lieu d’origine, qui est le droit de propriété hérité de Rome. Rien n’échappe à ce processus d’appropriation et de requalification juridique, appelé « patrimonialisation », qui s’applique non seulement aux artéfacts – œuvres, outils, documents, monuments ou sites – mais aussi aux pratiques sociales et aux paysages ou aux espèces naturelles. Tout semble pouvoir être patrimonialisé et protégé, un titre ou un autre, au nom d’un intérêt universel de l’humanité.

Le monde serait-il devenu le patrimoine commun de l’humanité ? L’idée proche du slogan, que l’on trouve déjà chez Locke, mérite d’être questionnée d’un point de vue philosophique – ontologique, épistémologique et esthétique. Que signifie en effet la montée en puissance de ce concept ? Que nous dit-il sur notre rapport au monde et sur la fin de l’humanité ? Qu’est-ce que le patrimoine et comment en juger ?

Si les juristes, les historiens, les sociologues et les économistes qui ont travaillé sur ces questions ont renouvelé les études en la matière, on peut s’étonner que les philosophes s’y soient peu intéressés, alors que l’on attribue la paternité de ce concept trivial, placé au carrefour de tout les chemins, à Cicéron l’éclectique. Deux raisons nous invitent plus particulièrement à interroger de nouveau l’idole patrimoniale à laquelle le Conseil de l’Europe consacre l’année 2018. La première est liée aux débats qui divisent les esthéticiens depuis le tournant analytique que N. Goodman et A. Danto ont imposé à la discipline : quelle position adopter dans le champ du patrimoine, entre réalisme, antiréalisme, socio-constructivisme et pragmatisme ? La seconde vient du fait que l’esthétique s’est simultanément ouverte  à d’autres objets après que M. Weitz et H. Rosenberg aient posé la question de la dé-définition de l’art annonçant les recherches actuelles sur l’artification : quelle définition donner du patrimoine et quelle qualité invoquer en dehors de l’air de famille qui réunit ces objets ? Loin de prétendre définir ou même normer un domaine qui l’est déjà, les philosophes peuvent s’investir dans les discussions qui viendront d’au moins deux façons : soit en donnant aux experts du patrimoine des outils utiles à la clarification des débats, soit en s’appuyant sur leurs travaux pour alimenter leur propre réflexion.

Pour préparer ces échanges, le numéro 21 de la Nouvelle revue d’esthétique propose d’explorer le vaste domaine du patrimoine suivant trois axes, successivement ontologique, épistémologique et éthique :

  • L’aporie du bateau de Thésée préoccupe depuis longtemps les philosophes, parce qu’elle pose la question de l’identité des artefacts dans le temps, récemment renouvelée par la discussion sur l’endurantisme et le perdurantisme. Si la patrimonialisation est un processus d’appropriation et de requalification, qui change la fonction et le statut des objets, sinon leur aspect et leur matière, on peut se demander si ces changements affectent leur identité et s’il convient d’élaborer une ontologie appliquée à ces objets, spécifiquement distincte de celle des œuvres d’art. Est-ce utile ? De quoi sera-t-elle faite et qu’apportera-t-elle au débat récurrent des experts sur l’authenticité des œuvres ?
  • Les pratiques de restauration ont par ailleurs évolué ces dernières années et constituent dans le secteur des musées une discipline à part entière en même temps qu’un secteur d’activité interprofessionnel, appelée conservation-restauration. Chaque intervenant y examine les biens patrimonialisés selon son référentiel de compétences et interagit avec d’autres au cours du processus de conservation. S’il paraît utile de mobiliser l’héritage du cognitivisme esthétique pour analyser le fonctionnement sémiotique de la raison dans ce champ, au carrefour des arts, des sciences et des techniques, on peut aussi interroger ses développements ultérieurs : comment ces différents experts perçoivent-ils les œuvres d’art ? Quels processus cognitifs mobilisent-ils ? Qu’est-ce que l’étude de ce champ peut apporter à l’esthétique ?
  • Le fait que le patrimoine prétende à l’universel pose enfin un problème éthique. L’UNESCO, soucieuse de s’adresser aux peuples auxquels le concept de « conservation matérielle » est étranger – du Nord au Sud et de l’Orient à l’Occident – a multiplié les conventions internationales sur la préservation du patrimoine « mondial » et les critères de classement, tout en encourageant la normalisation des activités. On peut cependant s’interroger sur le fondement et la légitimité de son action, autant que les catégories qu’elle utilise pour découper la réalité. Sur quoi repose-t-elle en effet ? Si notre volonté de préserver et de transmettre peut se justifier de multiples manières, la question de savoir comment ordonner les valeurs d’un champ aussi varié subsiste, d’une culture à l’autre ? Le relativisme et la déconstruction des grands récits menacent-ils son unité ?

Force est de constater que les problèmes que posent la conservation et la transmission du patrimoine croisent ceux de la philosophie contemporaine et de l’esthétique. La Nouvelle revue d’esthétique propose de les aborder dans un dossier thématique à paraître en 2018. Dans la perspective d’une réflexion ouverte sur l’art qui privilégie les œuvres et tente de les penser pour ce qu’elles montrent, elle examinera toute les propositions qui traitent de la préservation du patrimoine et privilégiera celles qui sont en prise avec l’actualité du domaine. Le numéro ne retiendra pas les contributions purement historiques, mais recevra avec intérêt les articles des professionnels du patrimoine et des ethnologues qui travaillent sur ces questions.

 

Ce numéro est dirigé par Pierre Leveau (Membre associé au CEPERC, UMR 7304)

La Nouvelle revue d’esthétique est publiée par les Presses universitaires de France

Sans titre

 

 

 

 

Modalités de soumission

Les propositions, rédigées en français, doivent comprendre :

  • la thématique retenue
  • le nom de l’auteur ou des auteurs
  • une présentation succincte de l’auteur ou des auteurs (100 mots maximum)
  • le titre
  • Article (25 000 signes, espaces compris, + ou – 20%)
  • un résumé de 300 mots maximum
  • une liste de mots clés (5 maximum)

Elles seront envoyées au format pdf à Pierre Leveau leveau.p@wanadoo.fr et Carole Talon-Hugon : Carole.TALON-HUGON@unice.fr

  • Date limite d’envoi des propositions : 31 janvier 2018
  • Les réponses seront communiquées le : 31 mars 2018

Source de l’article : Carole Talon-Hugon