« La naturalisation de l’esthétique »

En tentant le « franchissement du gouffre entre matière et conscience » selon Jacques Morizot, les sciences cognitives, dans une triade constituée par la psychologie expérimentale, les neurosciences et théorie de l’information, déploient désormais une variété de niveaux d’analyse et de champs d’expertise, qu’il s’agisse de s’intéresser aux supports moléculaires, cellulaires, neuronaux, comportementaux, sociaux, voire anthropologiques, de la cognition humaine et donc de l’art. Elles s’enrichissent de l’évolutionnisme darwinien, qui propose de montrer comment l’art participe de la nature de l’homme en temps qu’espèce et de son évolution, qu’il s’agisse d’expliquer les aptitudes esthétiques en tant que compétence biologique parasite ou d’aptitude élaborée d’adaptation à un milieu, puis d’analyser en quoi les représentations esthétiques illustrent, exemplifient ou modélisent le jeu de forces biologiques. Au nom d’un naturalisme philosophique et d’un positivisme scientifique, il s’agit de donc décréter que le substrat ultime des faits mentaux est physique, naturel, et que les déterminismes ultimes sont génétiques. Dans le cadre de ce que Quine nomme une « épistémologie naturalisée » le seul ancrage théorique de compréhension de notre savoir, son fondement, doit être celui de la cognition humaine, en tant que phénomène naturel explicable in fine par les sciences, sans recours à des modèles externes métaphysiques ou linguistiques, ce qui impose à l’esthétique « d’employer les ressources des sciences de la nature » (Quine).

Avec le support d’autres champs novateurs, comme l’écopoétique ou la philosophie de l’animal, qui cherchent à confronter la philosophie esthétique à des champs aussi éloignés en apparence que l’éthologie et les sciences environnementales, c’est à un décentrement disciplinaire et épistémologique massif que nous assistons. Au nom de ce paradigme qui relève pour Jean-Marie Schaeffer de « la fin de l’exception humaine », il incomberait à la philosophie esthétique de proposer la naissance d’une nouvelle science de l’art. Assistons-nous, en réponse à l’artialisation de la nature, à une naturalisation de l’art ? En se confrontant frontalement aux études culturelles, comme aux paradigmes antérieurs, de la psychanalyse à l’historicisme, les théoriciens de la naturalisation de l’art se sont opposés aux postures défendant l’insularité et le caractère différentiel des pratiques artistiques en fournissant au contraire un cadre inclusif de compréhension propre à faire aussi massivement bouger les frontières académiques et sociologiques de la recherche que son espace disciplinaire. Peut-on ainsi parler, à la suite de Jonathan Gottschalll de « nouvelles humanités », justifiées par l’échec supposé des sciences humaines face aux exigences scientifiques dans lesquelles elles avaient déclaré s’inscrire au moment du linguistic turn ?

Cette naturalisation de l’art offre des propositions épistémologiques autant qu’institutionnelles séduisantes, en permettant de justifier la place de la philosophie esthétique et de la théorie littéraire dans l’institution, comme, plus généralement, celle du créateur dans la société. Mais elle s’est exposée à de virulentes critiques : réductionnisme, conservatisme, utilitarisme, essentialisme, scientisme, etc. C’est à un examen serein des propositions disciplinaires avancées, dans toute leur richesse et leur ampleur épistémologique, comme au débat sur les enjeux des déplacements possiblement produit par la naturalisation de l’art, que ce numéro voudrait contribuer.

Numéro coordonné par Alexandre Gefen (alexandre.gefen@paris-sorbonne.fr).

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